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Si HIDEO NAKATA nous était conté...
Par Jean-Pierre Dionnet
Si l'on veut bien considérer, mais tout le monde est désormais d'accord sur ce point, puisque même les américains confirment par remakes interposés, que le meilleur de l'horreur au cinéma depuis dix ou quinze ans vient du Japon…
Si l'on veut bien considérer que tout commença il y a maintenant quinze ans, avec Tetsuo I de Shinya Tsukamoto, et se confirma avec Ring et son formidable triomphe public et commercial (voilà un film qui fut un énorme succès dans toute l'Asie et qui à lui tout seul changea la donne, provoquant la sortie d'innombrables autres longs-métrages d'horreur)…
Alors, on peut dire, sans trop de risques de se tromper, que Dark Water d'Hideo Nakata, l'auteur de Ring justement, est le "tombeau du genre".
Sa perfection, son classicisme, son jusqu'au-boutisme tranquille, sa sidérante économie d'effets spéciaux high-tech, sa vision théorique et pratique de ce que les films d'horreur véhiculent vraiment et de ce qui en eux, au fond, nous touche, en sont autant de preuves éclatantes.
On ne va pourtant pas refaire ici l'histoire. Celle de Nakata, et donc celle de Ring, puisque nous parlons de son dernier film, Dark Water. Mais il nous faut quand même rappeler qu'après un téléfilm formidable qui réussissait à suggérer les fantômes par leur absence, L'Actrice Fantôme, Hideo Nakata se vit confier Ring, adaptation du roman éponyme de Koji Suzuki (le Stephen King nippon). Dès le début, dans ses déclarations, Nakata ne s'est pas du tout situé comme un amateur d'horreur ou un fan de cinéma d'épouvante, au contraire : à chaque fois il martèle qu'il n'aime pas spécialement le cinéma fantastique. Il ne s'est abreuvé du "genre" qu'au moment de réaliser Ring, pour "savoir comment on faisait".
Ainsi, selon les interviews et les interlocuteurs, et bien qu'il change parfois d'avis, deux titres reviennent toujours dans la bouche d'Hideo Nakata pour expliquer ses références : La Maison du Diable de Robert Wise ou Les Innocents de Jack Clayton. Et, même s'il cite Tobe Hooper (dont il a peut-être retenu la leçon : un certain réalisme) ou Mizoguchi (dont on oublie qu'il initia la tradition des fantômes japonais), ces deux films et surtout le premier, La Maison du Diable, donnent peut-être les clés de ce qui, plus encore que dans Ring, nous fascine dans Dark Water. En effet, il y a deux sortes de film d'horreur (et on pourrait élargir le discours au film de science-fiction).D'abord ceux faits par des fans, des metteurs en scène qui ont œuvré dans le genre leur vie durant. Pour ces metteurs en scène, l'horreur est familière, habituelle, centrale aux propos tenus. Les Argento, les Bava, les Corman, les Fisher, nous les aimons parce que justement, ils sont tout entiers dévoués à l'idée de faire peur.
Et puis il y a les autres, les francs-tireurs, ceux qui ont fait du fantastique par hasard ou par nécessité, une ou deux fois, dans une œuvre où l'essentiel est ailleurs. En France ç'est peut être Claude Chabrol avec Alice ou la Dernière Fugue ou Cocteau (dont on oublie, tant les œuvres sont fortes, qu'il n'était pas au départ un "fantastiqueur").
En Amérique, on peut citer Don Siegel, qui nous donna, peut-être bien parce qu'il venait du polar, un des meilleurs films de sciencefiction de tous les temps L'Invasion des Profanateurs de Sépulture. De même pour Robert Wise, monteur de Citizen Kane et metteur en scène La Maison du Diable. Wise, dont l'œuvre est incroyablement diverse dans les solutions techniques qu'il apportait à chacun de ses films, n'avait aucun état d'âme apparent. Suivant le sujet il changeait de style de mise en scène. On pourrait dire qu'il est quelque part un Julien Duvivier au petit pied (voir la différence qu'il peut y avoir entre Nous avons gagné ce Soir, La Mélodie du Bonheur, West Side Story ou La Maison du Diable).
La clé de sa Maison du Diable, ce film fantastique réaliste et rigoureux, m'avait été donné à l'époque par un des premiers critiques du cinéma fantastique, depuis disparu : Jean Boullet, pour qui il n'y avait pas à tergiverser : La Maison du Diable était en réalité le portrait de ces deux femmes, la brune et la blonde, la brune autoritaire et forte, séductrice, et la blonde, évanescente et passive, qui n'arrivait pas à décider si oui ou non elle accepterait de tomber amoureuse de la brune. Dans l'esprit de Boullet, c'était justement ses hésitations, son refus d'elle-même, sa frustration qui devenaient palpables et qui étaient la cause de l'apparition des fantômes de La Maison du Diable. En fait, Boullet ne soulignait rien d'autre que les interrogations révélées par tous les spécialistes en maison hantée : pourquoi est-ce que les "phénomènes" se produisent-ils la plupart du temps autour d'adolescentes perturbées ? Et pourquoi s'arrêtent-ils quand lesdites perturbations disparaissent, au moment de l'entrée dans l'âge adulte ?
Dark Water, dont je ne vous raconterai surtout pas l'histoire, c'est exactement cela. C'est le récit de la vie d'une femme n'ayant pas encore résolu ses problèmes personnels, ceux de son enfance durant laquelle elle se sentit abandonnée.
A son tour, elle doit aider sa fille. Elle ne veut pas que la jeune enfant, elle, attende à l'école une mère qui ne vient pas. Et elle doit aussi lutter contre son ex-mari, qui tente de lui ravir la garde de la petite fille pour des raisons forcément égoïstes et, c'est du moins ce qu'elle pense, préjudiciables pour l'enfant. Alors, elle va trouver un appartement, pas cher, dans un immeuble humide. Là, elle découvrira plus tard que d'étranges événements se sont déroulés autour de la disparition d'un autre enfant, également livré à lui-même. Elle devra alors vaincre le fantôme, en fait ses fantômes, pour que sa petite fille ait une vie normale, celle qu'elle-même n'a jamais eue. Moi qui ait tant défendu Ring, maintenant que j'ai découvert Dark Water, je peux vous regarder en face et vous dire qu'il est bien meilleur.
Dans Ring, l'héroïne était à peine esquissée. C'était, malgré le désir de réalisme d'Hideo Nakata, un personnage féminin typique de film d'horreur. Il était là pour subir d'abord, et réagir ensuite. Au bout du compte, Reiko Asakawa n'avait que peu de relief.
Yoshimi Matsubara, l'héroïne de Dark Water est d'une autre trempe. Elle est réelle. Elle ressemble à toutes les femmes qui élèvent seules leur enfant. Et, durant le film, nous avons le temps de la connaître, de partager ses problèmes quotidiens, si bien qu'au moment où surgit l'horreur, nous nous intéressons vraiment à sa destinée, parce qu'elle est vraie.
Ps : On ne peut bien sûr pas parler de Dark Water sans évoquer la musique, ou plutôt l'absence de musique - elle se fait intelligemment fort discrète -, du grand Kenji Kawai. Et, ce que j'appellerais "l'injustice géopolitique" se situe également au cœur de l'oeuvre. En effet, Ring vient d'être l'objet d'un remake aux Etats-Unis, sans que Nakata soit attaché au projet. Son film suivant, un thriller quasi hitchcockien, Chaos, a lui aussi été acheté par Hollywood qui est en train de produire le remake. Enfin, Dark Water a été acquis pour "le reste du monde" par Bill Mechanic.A chaque fois, malgré l'envie et le désir exprimé par Hideo Nakata, un autre réalisateur a été choisi pour offrir à ses films une carrière mondiale. Certains ont pensé que l'on avait pas besoin de lui. Quand vous verrez Dark Water, vous comprendrez qu'ils sont idiots…
Interview
Initialement, vous n'êtes pas un aficionado de films d'horreur.
En fait, ma préférence va aux drames et aux comédies romantiques. Mais je crois vraiment que cette sensibilité m'a permis d'apporter à Ring et à Dark Water un cachet particulier. Au début de ma carrière j'ai travaillé dans deux domaines radicalement différents : l'érotisme et l'épouvante. Aussi, me suis-je construit une culture cinématographique fantastique sur le tard. J'ai ainsi visionné énormément de kwaidan eiga (films de fantômes). Puis, sur les conseils de Hiroshi Takahashi (scénariste) et de Kiyoshi Kurosawa, j'ai redécouvert les oeuvres de Carl Dreyer, de Robert Wise, de Cronenberg... J'ai regardé en moyenne trois longs-métrages fantastiques par jour pendant trois ans. J'ai donc abordé le genre de l'épouvante de manière complètement atypique, documentaire.
Par exemple, lorsque Sadako grimpe le long des parois du puits à la poursuite de ses victimes, il s'agit d'une réminiscence d'Antropophagous, de Joe d'Amato. Cette approche confère une certaine intensité aux deux opus de Ring et à Dark Water. Mon attrait pour les récits où des images viennent en parasiter d'autres a permis d'établir une grande connivence entre ma personnalité et le livre de Koji Suzuki. Ma fascination pour les univers ambivalents a d'ailleurs intrigué Takenori Sento qui, après m'avoir fait confiance pour L'Actrice Fantôme, m'a proposé de réaliser l'adaptation cinématographique de Ring.
Tous vos films d'horreur sont très différents.
Après Ring 2 je n'avais plus franchement envie de réaliser de films d'horreur. L'épouvante n'est pas ce qui me passionne le plus dans un film. C'est pour cela que mes films d'horreur ne se ressemblent pas trop, parce que je m'intéresse surtout aux histoires ; l'épouvante n'est pour moi qu'un procédé. Or, comme les scénarios sont tous différents, mes films aussi. Je sais qu'il est à la mode d'employer des moyens très stéréotypés pour faire sursauter. Certains films ne sont construits qu'autour de ces principes. Personnellement, je ne trouve pas cela passionnant. Cette démarche est trop limitée.
Vous n'avez donc pas de techniques particulières pour réaliser un film d'horreur, si ce n'est mettre en valeur le récit proprement dit.
En fait, j'ai un truc. Je filme de la manière la plus naturelle, la plus simple possible. Dès que l'on fait preuve de trop d'ostentation, un mur se dresse entre la fiction se déroulant à l'écran et le public. Pour un film de science-fiction ou d'aventure, cela ne pose pas de problèmes, mais pour des films plus intimistes, plus réalistes, la démesure est gravement nuisible. C'est le côté épuré et implacable de L'Actrice Fantôme qui effrayait déjà les spectateurs.
Bien sûr, on peut aussi réaliser des films hollywoodiens. Mais dans le registre de l'intime, les techniques japonaises et européennes sont plus efficaces. Mes références sont les films d'horreur dits classiques, comme Le Conte Fantastique de Yotsuya (Tôkaidô Yotsuya Kwaidan de N.Nakagawa, 1951). Il faut savoir exprimer le suspense et l'angoisse avant de parvenir à l'horreur. J'aime les peurs lancinantes, s'énonçant sur la durée.
Cette technique est très différente des diktats contemporains ?
C'est vrai. Mais je suis contre le tapage au cinéma. Je ne crois pas que le bruit soit nécessaire. Accélérer le tempo et le niveau sonore d'un film est efficace, mais ce n'est pas élégant. En faisant cela, on perd le rythme intrinsèque de l'histoire. Je pense que les spectateurs sont paralysés par les films hollywoodiens, intoxiqués par la stimulation à outrance. Personnellement, je préfère susciter l'émotion en faisant brusquement cesser la musique, plutôt qu'en augmentant drastiquement son volume.
La musique d'ambiance et le bruitage sont des éléments importants de vos films.
Pour Dark Water, comme pour Ring, j'ai demandé à Kenji Kawaï de composer une musique informe dont la mélodie reste vague. Mais il m'a dit que nous devrions plutôt essayer quelque chose de nouveau. Beaucoup de sons ont donc été produits par ordinateur. Kenji Shibazaki a fait un travail très impressionnant, aussi bon qu'à Hollywood. Je crois que les bruitages “tranchants” correspondent bien à l'esthétique générale d'un film d'horreur.
Parlez-nous de votre manière de filmer.
Cette fois-ci j'ai filmé du point de vue de l'enfant. J'ai donc employé des angles assez bas et de la prise de vue grand angle.
Dans ce film, l'eau est un facteur important, comme dans Ring ou dans Chaos. J'ai l'impression que vous aimez bien mouiller vos actrices ?
Je ne suis pas toujours attiré par l'eau (rires), mais c'est vrai que je voulais faire de Miki Nakatani, dans Chaos, une naïade obscure. L'eau est un élément très cinématographique. On peut la mettre en scène sur le plan acoustique. Le bruit de la pluie ou des clapotis mettent en valeur le hors-champ. Sur le plan visuel, pour les raisons que vous évoquiez en préambule (rires), l'eau est également très intéressante.
Pour Dark Water, j'ai filmé beaucoup de scènes de pluie. Depuis l'apparition de la couleur, il est difficile dans les films japonais de faire tomber la pluie dans la journée, car il est rare que le temps soit couvert dans le pays. Or, filmer la pluie avec un ciel partiellement bleu peut annihiler l'effet recherché, surtout dans un long-métrage où il est question de “Dark Water”. Aussi, avons-nous filmé la plupart de ces scènes juste avant ou juste après le lever et le coucher du soleil.
Il n'est pourtant pas question de pluie dans la nouvelle originale.
C'est vrai. J'ai discuté de cet aspect avec les scénaristes. Je voulais élargir l'idée de la fuite d'eau. Je souhaitais que le film soit extrêmement logique dans sa construction, car la logique peut dans certaines circonstances être très effrayante.
Vous générez aussi beaucoup d'angoisse en faisant d'une porte et de l'appartement des personnages à part entière.
Mettre en scène dans un film des objets du quotidien est souvent très éloquent pour le public. Faire peur avec ces mêmes éléments est d'ailleurs assez méchant (rires), car on peut créer une sensation d'angoisse chez le public qui l'imprègne même après avoir quitté la salle de projection. Mais les gens aiment ça. (rires).
Dans Dark Water, l'appartement tient simplement le rôle de la maison hantée, sauf que les mystères qu'il contient débordent dans la réalité.
Une grande partie du film repose sur les épaules d'Hitomi Kuroki.
Oui. Une héroïne de film d'horreur doit afficher une grande volonté et un grand charisme. Hitomi Kuroki possède naturellement ces qualités. Elle est directe et franche. Les héroïnes serviables, qui emboîtent le pas au héros ne conviennent pas aux films d'horreur. Il est plus intéressant de décrire des femmes qui se battent, qui affrontent les difficultés de l'existence, même si leur destin est cruel.
Vous aimez beaucoup les films romantiques. Pourtant, il n'y a pas d'élément de ce type dans Dark Water.
Je pense que tous les films mettant en scène des hommes et des femmes sont des films d'amour. Dark Water est le récit d'un divorce.
En fait, l'histoire d'amour est toujours présente, elle est comme hors champ, elle s'est déroulée auparavant, mais il y en a encore des petits morceaux qui apparaissent à l'écran, notamment à travers les relations mère/fille.
Aujourd'hui, il est difficile de faire un film simplement autour d'une histoire d'amour. Par le passé, on rêvait de l'amour. Aujourd'hui, la plupart des gens le vit librement. Une partie de la magie a donc disparu. C'est pourquoi il faut un peu tricher pour raconter des histoires d'amour.
Pour vous, quelle est l'essence d'un film d'horreur ?
Il faut surprendre et rester logique. Effrayer avec des éléments du quotidien, car on fait alors appel aux souvenirs du spectateur qui peut s'identifier aux situations se déroulant à l'écran.
Au Japon, vous avez l'étiquette d'un maître de l'horreur, comme Dario Argento ou David Cronenberg en Europe, qu'en pensez-vous ?
On me dit souvent qu'avec Ring, j'ai joué le rôle de "starter". Ce n'était pas du tout mon intention.
Filmer uniquement l'horreur ne me passionne pas. J'ai suffisamment étudié mes classiques pour être en mesure de produire de l'épouvante sur commande et à grande échelle. Mais ce n'est pas mon but.
J'aime les possibilités offertes par les films d'horreur en terme de création. Chaque film d'horreur, sans exception, possède une scène où l'on va devoir décrire l'impossible.
Dans Ring, il s'agit du moment où Sadako sort de la télévision. C'est amusant de réfléchir à la manière dont on peut rendre crédible ce type de séquence pour que le public la perçoive comme cinématographiquement plausible.
Mais ce genre de scène est quand même vraiment compliquée à imaginer et à concevoir. J'espère que celle de Dark Water vous surprendra.
Il est toujours difficile de diriger de jeunes acteurs.
D'autant plus qu'il est rare de faire travailler une enfant/actrice d'une manière aussi intense que dans Dark Water. Ring n'avait rien de comparable. Ici, Rio Kanno, qui interprète Ikuko, devait afficher une sensibilité à fleur de peau. Elle s'en est très bien sortie malgré la difficulté du rôle.
Peut-on définir votre travail par : esthétisme et ascétisme ?
Il est vrai que je n'aime pas trop la démonstration, ni l'ostentation. Tout le monde connaît la peur que l'espace porte : le vertige, l'agoraphobie, la claustrophobie…
J'aime retranscrire cela en soignant la photographie et la lumière de mes films. Je pense qu'il arrive aux habitants d'appartements anciens d'avoir peur de couloirs déserts ou de pièces laissées longtemps à l'abandon.
Pendant le tournage, il m'est moi-même arrivé de ressentir une appréhension en filmant des extérieurs, le soir, dans des immeubles peu habités. Je pense que traduire ce genre de sensation est suffisant pour produire un bon film, angoissant, triste et émouvant. La démarche est peutêtre typiquement japonaise, mais elle me plaît…
Biographie
Né le 19 juillet 1961 dans la préfecture d’Okayama, Hideo Nakata étudia à l’université de Tokyo pour devenir ingénieur ou journaliste. Mais, ayant effectué plusieurs petits boulots sur des plateaux de tournage, le virus du septième art le contamina. Décidant de changer de carrière pour épouser sa nouvelle passion, il s’inscrivit en marge de son cursus scolaire dans une célèbre école de cinéma à caractère non didactique.
Cependant, ce cinéphile jusqu'au bout des ongles n'a pas vraiment eu de formation appropriée, préférant comme beaucoup de ses confrères apprendre sur le tas. Parvenu au terme des “études” proposées par son séminaire (il s'agit de celui de Shigehiko Hasumi, maître à penser de la nouvelle génération de cinéastes et aujourd’hui doyen de l’université de Tokyo), il choisit donc d’intégrer la Nikkatsu. Affaiblie par des problèmes financiers, la société a survécu uniquement grâce aux "romans-pornos" (produits massivement de 1971 à 1988), des films érotiques de mauvaise facture qui vont détruire l’image de marque et la prospérité du cinéma japonais.
Nakata devient cependant assistant-réalisateur, apprenant son métier en compagnie de son mentor, Konoma Masaru, un vieux metteur en scène de "softporn" sadomasochistes possédant un amour incommensurable pour le septième art.
Cette période de sa vie a énormément marqué Nakata, qui assimila alors les mécanismes de l'excitation, similaires à ceux de la peur, dont il se servira par la suite...
Suivant le parcours classique du metteur en scène nippon, après plusieurs années passées au purgatoire des assistants, Hideo Nakata tisse ses premières bandes à la télévision (God's Hand en 1992 et trois courts-métrages pour la série de docu-fiction “Véritables Histoires d’Horreur”), où il rencontre son frère d’arme, le scénariste Hiroshi Takahashi.
Ensuite, après un voyage en Angleterre, il met en scène deux bluettes érotiques destinées au marché des “direct-to-video”.
Enfin, en 1996, le producteur Takenori Sento lui donne vraiment sa chance... Hideo Nakata réalise alors L'Actrice Fantôme (film venant d'être racheté par Hollywood, on attend donc le remake), qui contient déjà les germes de Ring.
L'Actrice Fantôme aura même droit à une minuscule sortie en salles. Bilan final : un peu plus de 1000 spectateurs. Mais, l'expérience n'est pas vaine, puisque Takenori Sento décide de confier à son poulain la réalisation de Ring. Le scénario prévoit, contrairement au livre, un personnage féminin central et un mixage culturel entre vieux films d'horreurs occidentaux et japonais. Utilisant un objet aussi improbable et familier que la télévision pour pétrifier d'effroi, Ring n'est pourtant pas uniquement dédié à l'invocation de la terreur. Hideo Nakata sait aussi manier le suspense et le récit de manière à ce que son film échappe à tous les stéréotypes. Ainsi, sans que s'exerce la pression insupportable de la palette graphique, il revient à de vrais notions de découpage, proches de la mise en images des meilleurs mangas. Directeur d'acteurs exigeant, il parvient également à obtenir une formidable intensité dans le jeu de ses comédiens. Exsangue de "sanguinolence" et de violence, Ring est ainsi habité par une peur lancinante, conférée à la bande par une savante alchimie utilisant le pouvoir de la suggestion et les défaillances de nos perceptions pour glacer notre sang (voir les effets de montage à l'envers pour les scènes où les acteurs bougent en inversant leurs mouvements).
Le fantastique s'exerce sur la bande par rapport à une réalité irréfutable. Les personnages vivent dans un univers médiocre où leurs traumas, leurs drames, sont tangibles, crédibles, puisque d'abord humains. Leurs actes de courage et de cruauté sont tour à tour poignants ou répugnants, car incontestablement authentiques.
Variation sur la fascination de l'image filmée comme dernier clin d'oeil d'un cinéaste aux oeuvres qu'il admire, Ring fait d'Hideo Nakata l'un des chantres de la nouvelle vague nippone qui, de Kiyoshi Kurosawa à Shinji Aoyama en passant par Takashi Miike ou Shinya Tsukamoto, redonne vie depuis le début des années 90 à une cinématographie dévastée par la crise des grands studios. Ring a démontré que les jeunes cinéastes pouvaient eux aussi connaître de faramineux succès commerciaux.
Le triomphe de Ring et de sa séquelle offre donc à Hideo Nakata une confortable notoriété. Cette dernière permet au cinéaste qui avoue être venu au film d'horreur par hasard, de renouer avec ses amours premières. Certes, il ne s'émancipe pas tout de suite du genre fantastique, comme en atteste Le Cerveau de Verre. Mais il enchaîne bientôt sur Chaos, un film très romantique prétexte à rendre hommage au cinéma d'Hitchock et à la littérature d'Egdar Allan Poe. La qualité de ce film stupéfia encore une fois. Pour preuve, un remake de Chaos est en cours de production aux USA. Robert DeNiro et Benicio Del Toro devant se glisser dans la peau des héros.
Ensuite, Nakata met en scène Sleeping Bride, l'adaptation d'un manga d'Osamu Tezuka. Le budget du projet ne correspond malheureusement pas à ses ambitions. Hideo Nakata ne peut donc pas dans son film mettre en image la cosmogonie inventée par le Dieu et le Père des mangas modernes. Reste que cette adaptation libre sur le thème de la Belle au Bois Dormant est une vraie expérience cinéphile et un beau film pour les petites filles.
Puis, il s'attaque conjointement au panégyrique et au documentaire SM dans Sadistic and Masochistic, oeuvre rendant hommage à son mentor, Konoma Masaru. Enfin, il vient de signer ses trois derniers films, Last Scene, un long-métrage tourné en vidéo racontant l'histoire d'un acteur de cinéma muet qui joue pour la télévision, The Embalmer, un nouveau récit horrifique qui n'a pas laissé insensible la critique tokyoïte et Dark Water, une nouvelle adaptation d'une nouvelle de Koji Suzuki. Impressionné par ce dernier film, Bill Mechanic en a déjà acquis les droits pour un remake américain.
Ainsi, de manière presque anonyme, Hideo Nakata est, en se début de XXIème siècle, sur le point de devenir le cinéaste asiatique le plus plagié par Hollywood, ce qui est la marque d'un talent incontestable.
Filmographie
1996 | L'Actrice Fantôme |
1997 | Assassin's Town |
1998 | Ring |
| Joseph Losey,The man with for Name |
1999 | Ring II |
| Le Cerveau de Verre |
2000 | Chaos |
| Sleeping Bride |
2001 | Sadistic and Masochistic |
| Last Scene |
2002 | The Embalmer |
| Dark Water |